l'atelier du poète

partir au loin et suivre les trois lignes de l’horizon où qu’il fait clair comme une chandelle dans mon cœur mon regard qui se pose mes rêves inentamés mes parcelles du réel mes chaussures trouées par la pluie


Lecteur

Présentations

De Mohammed Dib.

Né le 21 juillet 1920 à Tlemcen et mort le 2 mai 2003 à La Celle-Saint-Cloud, Mohammed Dib est un poète et écrivain algérien d’expression française, auteur de poésies, de romans, de nouvelles, de théâtres et de contes pour enfants.

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De Abdellatif Laâbi.

Né à Fès en 1942, est un poète, écrivain et traducteur marocain. Il a fondé en 1966 la revue Souffles qui jouera un rôle considérable dans le renouvellement culturel au Maghreb. Son combat lui vaut d’être emprisonné de 1972 à 1980. Il s’est exilé en France en 1985. Il reçoit le prix Goncourt de la poésie le 1er décembre 2009 et le Grand Prix de la Francophonie de l’Académie française en 2011.

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De Kamel Daoud.

Né le 17 juin 1970 à Mesra ( wilaya de Mostaganem ), en Algérie, Kamel Daoud est un écrivain et journaliste franco-algérien d’expression française, lauréat du prix Goncourt du premier roman en 2015. 

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De Brahim Hadj Slimane.

Brahim Hadj Slimane est journaliste et écrivain. Depuis les années 1980, il a travaillé dans plusieurs titres de la presse algérienne, en particulier, il a participé à la grande aventure de l’hebdomadaire Algérie Actualité. Il a fondé et animé la revue littéraire Voix Multiples ( 1981 – 1986 ). Il est l’auteur de l’essai La création artistique en Algérie ( Alger – Paris, éditions Marsa, 2003 ), de 29Visions dans l’exil ( poèmes, éditions Marsa, Alger, 2008 ), a codirigé l’ouvrage Pour Jean Sénac ( éditons Rubicube, Paris – Alger, 2004 ), a participé à divers autres ouvrages collectifs. Il est l’auteur du documentaires La troisième vie de Kateb Yacine ( Bejaïa, 2009 ) et de spectacles poétiques.

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De Zuhayr Ibn Abî Sulmâ.

Né en 530 – 627 ?, aux environs de Médine, on sait peut de chose de ce poète, mort presque centenaire. Zuhayr Ibn Abî Sulmâ est réputé avoir travaillé chacun de ses poèmes pendant toute une année avant de se juger satisfait. Il fait ainsi l’éloge des deux chefs des Murra qui ont min fin à la guerre en acceptant de payer aux ‘Abs le prix du sang, alors même qu’ils n’avaient pas pris part au conflit.

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De Samira Negrouche.

Née à Alger, où elle vit, Samira Negrouche est poète et traductrice. Elle est également médecin mais se consacre depuis quelques années à ses projets littéraire, initiés dès 1996, premières lectures et premiers prix, à une époque où la scène culturelle Algéroise est dévastée. Ses textes sont traduits dans une vingtaine de langues et publiés dans plusieurs pays.  

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De Kateb Yacine.

Poète, romancier et dramaturge algérien, né le 2 août 1929 à Zighoud Youcef ( willaya de Constantine ), et mort le 28 octobre 1989 à Grenoble, aura été l’un des écrivains maghrébins les plus célèbres : un précurseur. L’œuvre littéraire de Kateb Yacine a été couronnée par le grand prix national des Lettres ( France ) en 1986. Depuis 2003, l’ensemble de son théâtre est inscrit au programme de la Comédie – Française.

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De Adonis.

Ali Ahmad Saïd Esber, né le 1er janvier, à Qassabine, en Syrie. Il décide de prendre le pseudonyme d’Adonis, pour se faire publier. Il fonde les revues Shi’r ( Poésie ). Et Mawâqif ( Prises de position ). Il enseigne la philosophie. Poète de langue arabe, ses écrits et son œuvre poétique sont publiés et traduits dans plusieurs langues.

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De Mehemet Essendi.

Né entre 1660 et 1670 à Edirne, son récit d’ambassade (sefâretnâme), a contribué à modifier l’image que l’Empire ottoman avait des Européens en matière de culture, de mode de vie et de littérature. Il rend compte à son souverain de sa visite à Bordeaux ( en 1721 ).

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De Mehemet Essendi ( Efendi ).

Je vous écris du Bordelais / Les grands vaisseaux devant la ville

Mon très magnifique Empereur, de toutes les villes que nous avons vues, il n’y en a point de comparable à Bordeaux; soit par sa situation, soit par la beauté de ses édifices et par ses autres agréments. La ville est extrêmement peuplée à cause de son grand commerce.

Le fleuve est si vaste devant Bordeaux, et forme un port si considérable, qu’on peut le comparer au port de Stamboul ( Constantinople ). Votre Ville impériale, séjour de félicité. Quoique la mer Océane en soit éloignée de plus de vingt lieues, les grands vaisseaux viennent mouiller devant la ville. Il y avoit, lors de notre arrivée, plus de cinq cents bâtiments, et on dit que dans l’été on en voit plus de deux milles. Nous avons eu la satisfaction de voir, pour la première fois, le flux et le reflux de la mer, dont nous n’avions fait qu’entendre parler. Il paroît deux fois en vingt-quatre heures, et c’est une merveille de la nature, ou plutôt du doigt de Dieu, qu’on ne sauroit bien expliquer ou pénétrer sans témérité.

Nous allâmes voir la Citadelle ( le Château-Trompette ). Bâtie hors de la ville, sur le bord du fleuve : c’est un boulevard considérable et d’une grande solidité. On nous salua, en entrant et en sortant, de plusieurs coups de canon. Etant montés au logement du Commandant de la place, nous vîmes un beau jardin et très bien ordonné, dans lequel il y a un donjon fort élevé, qui a vue sur toute la ville et sur le port. Nous nous promenâmes beaucoup dans ce jardin, rempli alors de renoncules, de tulipes et d’autres belles fleurs de la saison.

On nous conduisit ensuite dans un appartement orné de portraits, d’autres tableaux et richement meublé. Le maréchal de Berwick, qui s’y étoit rendu, se leva et vint au devant de nous.

Après les premiers compliments, on nous présenta le café, puis le sorbet et des confitures. Le Marechal, à cause de sa dignité et de sa qualité de Commandant dans la province de Guienne, ne put pas venir nous rendre visite, et n’osa pas nous faire proposer de le voir dans son hôtel. La visite de la citadelle me parut l’expédient le plus convenable pour concilier le cérémonial avec le désir que ce Seigneur avoit manqué de nous voir, n’ayant jamais vu d’Ottomans ( Éditions Mercures de France 1743 ) .

Éditions Pimientos / 2003.

03/01/2025.

De Adonis

Lexique amoureux / Les feuillets de Khaoula

Ton corps au soleil, aujourd’hui, laissait une ombre

sur mon lit.

*

Le temps devient poussière. O sève de ma vie !

Viendras-tu ? Je t’en prie ! Viens ! La porte restera

ouverte.

Mes sentinelles ? Des amants aussi.

Ils ont leurs secrets, des rendez-vous et des rencontres…

*

Le lit où je te rencontrerai

cette nuit a un aveu

qui mêle au parfum de bois d’aloès

des parfums de roses et du musc. Aveu où

scintille la splendeur de palmier, où

le beauté des gazelles

dessine une oasis

avec nostalgie.

Dans le lit où je  te rencontrerai la nuit, cette nuit,

le pacte de nos forêts

et leurs océans.

*

Donne à la guerre moins de temps et moins de poésie.

Souffrance

de te voir à ses côtés :

Perplexe

souffrant d’être loin de tes mérites.

lorsque l’autre est vaillant

sa tête perpétuellement entre deux épées,

Errant entre Byzance et Damas, –

Celle-là est devant fuyant, revenant à la charge.

Celle-ci 

derrière lui, immensément rusée.

*

Dans le lit qui nous unit

l’amour, le rêve et les désirs écrivent les pages de nos jours,

Comme les champs écrivent

ce que dictent les saisons.

*

Tous ces signes habitent le paradis de la promesse,

et mon illusion féminine. Je m’agite

entre ses bras créateurs –

Où es-tu ? Puise-moi

Prête-moi l’eau de ton cœur. Prends-moi vers toi,

vers les flammes de ton désir merveilleux.

*

Nul sang dans mes veines

si ce n’est ce sang qui jaillit vers moi de lui. Et voici

ma chambre qui retourne dans son feu

et chuchote à ses murs :

Je ne crois pas – Ma nuit, mon rêve

les fenêtres et la porte : le tout

comme une lumière

qui fuse de lui,

et de sa remémoration.

O mon ravisseur ! je prie

pour que les cercles de ma captivité deviennent plus exigus.

*

Douceur suave ! Ma salive voyage encore en elle :

Ma langue est sucre,

Et dans mes lèvres, une folie.

*

Toute la nuit, je promène mes pas

dans la maison, Là-bas – où…

et où l’eau coulait.

*

La mort est prisonnière

Vous êtes, mon amour et toi, les gardiens.

*

Mon cœur, des îles

Les premiers vaisseaux d’amour ancrent en lui.

Et les premiers vents vont et viennent en lui, –

Nul pilote si ce n’est toi,

Navigue en moi vers nous, quand tu veux, comme tu le désires.

*

Chaque jour,

je dis à ce lit, à cette couverture :

mon corps gracile,

raffole d’onduler entre ses mains

dans la nudité.

*

J’ai passé la nuit à interroger sur toi chaque instant

Je hume ta peau dans la couverture

Et sur l’oreiller.

J’ai enfin cru : Toute tentation

est divine. Tout désir est adoration.

*

Qu’ils agissent en toute liberté. Mes génies

ne me quitteront pas et je n’abandonnerai pas mes démons.

Comment taire mon amour, comment le masquer

Lorsque mes vêtements et mes rêves me déshabillent ?

*

Les poèmes – que tu écrivais dans mon cahier

Entre mes lèvres et mes hanches,

sautillent. Viennent à moi la nuit,

caresser  mes seins, ô mon ravisseur !

dans ta nuit éveillée

*

La lune de cette nuit est affamée,

Et le temps ressemble à un bracelet

Secoue mon tronc vers toi, Etreins-moi –

Pleine de mon amour

Pleine de ces délicieux fruits.

*

Aujourd’hui, mon cheval

ne sait pas comment vient le soleil

comment il doit se lever pour m’accueillir.

J’ai caressé le noir de ses pattes,

le cou, la tête, le front

avec mon manteau – mes manches et mes boutons.

*

Entre mes seins, un spectre :

Sa tête semblable à u enfant

Tendre, doux.

*

Tu es un horizon et je suis égarement –

Splendeur de l’errance nous deux,

O lune éblouissante entre les deux lunes !

*

Je n’ai pas d’ailes

pour m’envoler vers toi. Mais,

mon ardent désir est d’être terre,

que tu viennes à moi, que tu plonges dans mon

obscurité

Que je sois chemin vers le nombril du temps

Et que tu le traverses.

*

Voici mon regard – volant, ondoyant, plongeant

s’accrochant à ton chemin où que tu sois.

Mon Seigneur !

Que fais-tu maintenant ?

Prends ma main ! Prends ma main.

*

Terrible la pensée du harem

Terrible le royaume du harem

Comme ma pensée, mon corps est géhenne

Comme ma pensée, mon corps est maudit, –

Gloire à mon démon maudit !

*

La chaise hale ses pas en secret

pour voir : Est-ce ton habit jeté à côté de mon lit ?

Je ne suis pas encore réveillée

*

Seule – Le thé est sans saveur. Nous en avons bu

hier. Il était exquis.

*

J’ai rêvé hier. Je te voyais rivière

Je plongeais en toi, vers le bas-fond

en direction de la mer.

*

Pourquoi cette étrangeté de mon corps ? –

Ni malade, ni libéré

de ses souffrances

Ni résidant, ni partant.

Scintillement dans ses cellules

Angoisse dans ses pas.

O ma perplexité ! Mêlé mon parfum, aujourd’hui

Mêle-le au souffle de mon amant, à sa poésie.

*

Le rideau, le plancher, la table, le tapis

Toute chose dit : Lève-toi,

et prépare le lit.

*

Du santal de mon amour, de mon encensoir

émane une autre nuit et marche autour de mon lit,

entrelace la lumière de la maison, pleure

et fond dans ma gorge de nostalgie.

*

Je ne crois pas. Toutefois,

Mon corps fut jaloux

lorsque je dis à mon esprit :

Rends-lui visite à ma place la nuit,

interroge-le, parle-lui

Étreins-le.

*

Durant tous ces mois

pas une seule fois je n’ai dormi

sans ajuster

cette couverture qui nous enveloppait

Et sous laquelle nous connûmes le début de nos

secrets.

Elle est la couleur de mon visage, de mon corps, de

mes yeux

de la terre en ce qu’elle est et ce qu’elle fut,

et mon eau cristalline.

*

Pendant le mois du jeûne

j’ai changé mes robes

les couvertures de mon sommeil

le blanc de mon lit et ses oreillers

pour ne pas souiller mon jeûne

Pour ne toucher que ton feu dans le sommeil.

*

Etrange est le soir et beau :

De ses volets pendent des étoiles

drapées dans des robes en feuilles de myrte.

La nuit dessine leurs cuisses sur les balcons du ciel.  

*

Ici. Autour de ma maison

sur une joue offerte à l’azur de la ville,

le seigneur des astres écrit ses poèmes –

Ma chambre, lisant cette écriture, guette ses traces.

Et ma chambre, symboles

qui éclosent dans sa lumière

et révèlent à leurs secrets

comment dévoiler, lors de sa venue, ses secrets.

*

Blanc était le vent. Blanche la nuit en flammes

sur la cime des arbres.

Je lisais ce que l’amour traçait entre moi et les étoiles,

amies –

et conviais les enfants de mon chagrin à dessiner la

la lune.

*

‘Ali n’était pas impartial

Lorsqu’il écoutait les envieux, –

Comment accepte-t-il d’écouter la poésie d’un autre ?

Ils se pressent autour de lui,

Ni pour l’allégeance, ni pour le charme

de la beauté. Mais

pour son argent et ses biens.

*

Approche-toi approche-toi

Au-dessus de nous, des anges sur leurs joyeuses litières.

J’écris ce qui ressemble à une lettre

Non pour lui. Mais

pour la route que ses pas ont empruntée

après nos retrouvailles –

Pour ses pas, le tremblement de ses pas sur le chemin

qui s’arrête à ma porte. Mon corps – rose

entre ses mains, croissant de lune

autour de ses paupières,

et mon amour, auréole.

J’écris aujourd’hui ce qui ressemble à une lettre.

*

Nous sommes devant la porte, abrités par son ombre

Tu pars. Quand à moi ? Nous hésitons :

Comment dire l’adieu ?

Nos corps n’acquiescent pas,

n’écoutent pas.

*

Nos ancêtres disaient :

Qays fut un commencement –

Nul commencement pour l’amour. Les amants

sont toujours un

commencement.

La fin est-elle un mot pour décrire, non

l’existence, mais

la parole ?

En amour, le commencement et la

création

ignore la fin.

*

Je me souviens. Aucun nuage. Le ciel

de la ville était plus pur

que les larmes. Nous dîmes :

l’embrasement de nos corps est lit

Et les étoiles, couvertures.

*

Fausse est la parole de certains amants :

« Jadis l’amour était moins

puissant, moins parfait qu’aujourd’hui.

Fausse est la parole de certains amants :

« Jadis l’amour était plus fort, plus parfait

qu’aujourd’hui.

Folie gracieuse est l’amour

Nulle hiérarchie dans cette folie.

*

J’ai visité nos traces

entre nos deux maisons. Je m’en remets à elles,

j’ai humé le parfum de la route et celui du lieu.

Et imaginé

tracer avec son nom, sous le ciel un ciel

qui abrite les amants de ces temps.

*

Tu glisses dans toi-même. Tu t’enfuis. En dehors

de moi,

Je marche, scrute : Tu résides

dans la demeure de la poésie.

Nulle limite a ton visage. Mon visage,

astre tournant

qui suit où que tu sois ton visage.

*

Ecoute. Ce sont nos pas

qui avancent derrière un enclos,

Ecoute – la cloche ondulant

dans l’embouchure du vent,

C’est le chant des clefs,

le tintement de la porte cochère.

Ecoute – Seuls nos corps

existent

et la lampadaire.

*

J’aurais tant aimé que tu sois auprès de moi, près du

lit.

voir comment vient à nous la nuit

Coulant son encre dans le lit comme des vagues,

dessinant nos  corps en lui.

*

Accorde-leur, ô mon seigneur !

Accorde à mes membres prisonniers, mes membres

charmés

de traverser cette langue cachée

dans l’alphabet

de te membres promoteurs.

*

Comme elle je brode –

Mais mon sang est ourdissoir et mes veines, fils.

Haut – je guette ses lumières

Vers ses bras, son trône,

mon corps accomplit son ascension.

*

Même dans le profond sommeil, je me sens éveillée

extasiée

par ses désirs,

ses lumières et ses ténèbres.

Voici sa tête entre mes seins,

Et la terre accourt vers son seigneur.

*

Je lis à présent ces branches qui se brisent

dans la forêt du temps,

Nues, humides

amassées dans le champ de nos jours.

Jamais je n’ai dit qu’elles étaient des souvenirs

ou des nuages –

J’ai dit : c’est un vent secret.

*

Avec son nom pour son nom

souvent je change mon chemin, me déplace, pars.

Alors que je demeure ici entre les murs de ma maison

Mes pas comme mon cœur – un monde clos.

*

Souvent, je t’imagine après ma mort

sans femmes

Et cette imagination me ravit. Mais

soudain, tu flamboies en moi, comme si

tu touchais ce noyau où je suis embrasée,

Je crie : Non !

Qu’il vive

selon son souhait, et non selon mon désir.

*

Est-ce possible ? Ma vie

ne dit-elle que sa mort ?

*

Même après la nuit de la chute

jusqu’à l’abîme, tu resteras

dans les orbites de nos proches et amis

Une demeure : La poésie comme l’amour a ses portes et

ses légendes

Elle accorde pour les amants et les poètes les bais de

ses désirs,

les couches de ses voluptés,

et ses répits.

Notre mort sera

une autre langue

dans les ascensions de nos futurs secrets.

*

Il est le seul à posséder ma langue

et les autres langues qui en jaillissent.

Le seul à connaître l’aisance et le désarroi

de ma poitrine.

Il est commencement du chemin vers mes

désirs,

et fin de la route.

*

Dans le bleu du ciel, je marche derrière son astre

lisant le feu, les tourments et les infortunes

A cet océan j’ai ouvert mon cœur et l’ai en pèlerin

contourné

étreignant la terre, les astres et le temps.

*

Un vide entre ma poitrine et mon cou.

Vide

entre la chaleur du croissant réfléchi sur les eaux

du triangle et la chaleur des mains –

Comment dire

ce vide à tes membres lunaires ? Et quand ?

Comment détruire ses murs ?

Alors que tu es l’interlocuteur, et le détenteur

de ses secrets ?

*

Qu’y a-t-il derrière tes yeux, que murmure

le flétrissement

de tes joues ? Désirs-tu avancer

jusqu’aux frontières les plus lointaines

ou retourner ? Dis-moi,

ô lune qui resplendis dans son visage,

Comment lire les étoiles en lui ?

*

Un temps semblable à un nuage tournoie en nous tel

un oiseau

Et nous tournoyons en lui, –

Notre amour est pour des oiseaux, forêt

dont les arbres nous concilient avec le vent.

*

Nos corps

emplissent le soir de leur désordre –

La nuit conserve son rythme et chante

au lit ses mélodies.

*

Dans nos traits et nos pas

La nuit lit le psaume de notre amour

comme nos provinces l’avaient écrit.

*

Le soleil a défait ses boutons

pour le coucher. Il a jeté sa robe

devant lui

et s’est couvert de roses.

*

Chez moi je lutte contre mes pas

et réprimande pour son silence mon habit.

Je m’allonge sur mon lit et écoute :

La voix d’une fontaine suppliciée

qui vient et repart dans mes soupirs.

*

Laisse ta poitrine s’ouvrir. Dis-moi

comment s’élargit-elle

pour cette angoisse dévorante,

Pour le tonnerre qui gronde, les vagues qui

s’entrechoquent,

les déserts, le sable où les vents

se sont déchirés. Et les partants épuisés,

désespérés ne sont pas revenus

Comment crées-tu la tempête pour les rattraper ?

Et comment t’élèves-tu au-delà du monde pour créer ? –

Ceux qui s’élèvent vers tes horizons sont défaits

Et ceux qui marchent sur tes traces d’humilient

Laisse ta tête à présent reposer sur ma taille

Laisse ta poitrine s’ouvrir. Dis-moi

comment s’élargit-elle ?

*

Sa vision qui m’a appris

comment la lumière du poème venait à la chose,

ouvre ses entrailles et voyage en elles.

Ainsi, après lui

je commencerai à fendre les entrailles de cette vie

qui se confond avec le brouillard

J’irai ensuite rendre à la terre cette

poussière

que mes vents avaient usurpée

Et j’escaladerai pour l’ultime contrée

les marches de l’absence.

*

Le coussin me prit dans ses bras

lorsque je commençai à pleurer

dessinant mon rêve avec les larmes.

*

Il se peut qu’il opte pour le voyage

et l’errance pour se consoler

Tempête est mon amour

Ses étendues,

des flammes qui attisent des flammes.

*

Dis-moi : Ces vastes forêts

dans tes yeux

D’où leur vient-il le nuage de tristesse ?

Et dis-moi :

La source qui de moi jaillit a-t-elle voyagé

dans les cils de l’aube jusqu’à toi ?

Routes multiples ! Proches,

vastes

désertes. Chaque lieu en elles

prisons ou misère.

Hormis celui –

qui vient de toi vers toi

Merveille de le voir s’étendre, s’allonger,

et entre tes mains s’éloigner !

*

Hier, lors de nos retrouvailles au bord du fleuve,

de notre retour à la maison,

je sentis que tu arrivais d’un astre

dans un poème

de ta jeunesse, –

Tu glissais dans mes profondeurs,

Et à l’amour, tu offrais ton corps. Dis-moi :

Etais-je ta moitié ? Me chercheras-

Tu ? Dis-moi : Suis-je le commencement de tes

jours errants

ou la fin de tes jours égarés ?

*

Je veux que mon rêve ne se réalise pas,

afin que mon feu en toi ne s’éteigne jamais,

Que je demeure attente. Je vis

comme si j’embrassais le bord de l’abîme.

Je ne veux pas que mon rêve se réalise en toi,

afin que je voyage toujours en toi, que je reste

dans les contrées de mon espèce et mon genre,

la prisonnière de moi-même.

*

Chaque fois que mon regard se perd

dans son visage

pour entrevoir ses étendues

et ses soucis –

je sens que je rassemble la nuit et le jour,

vague après vague

du golfe des blessures.

*

La ville le renia –

Elle dans son sommeil

Et lui à l’aube,

réveille l’amour en elle

et les soleils enfouis dans sa terre ensevelie.

*

Où, va-t-il, alors ?

Fleuve de blessures sans embouchure,

Jaillissant dans le désert du ciel

ratissant Alep, l’Euphrate et Mayya Faraqîn, avec ses

ondes

 Où va-t-il, alors ?

L’arbre de l’encre plia ses branches –

Entre nous seuls restent son départ – ses pas, leur

bruit

et l’ombre de la rencontre

Reste

que j’effile le temps comme le fil de son ombre,

et de son souvenir

Et que je tisse l’air.

*

Mon corps – J’aime ses démons !

Ses tentations m’illuminent

Je m’y abandonne.

*

Comment distinguer mon logis des autres logis

Comment comparer entre une lance et une flûte,

quand ne me restent, en cet instant

que son éloignement

ou ma mort ?

Éditions NRF Poésie Gallimard / Édition 2018.

Traduit par Houria Abdelouaheb

13/02/2024.

De Samira Negrouche

Stations / La vérité de la nature

Donnez-moi une chimère, que je me sente vivant. L’homme que je suis est sevré de passions. Ni rêve ni explorations existantes ne parviennent à attiser ce volcan assommé. Donnez-moi un état qui m’habite jusqu’à la perdition, une illusion sauvage, une idée frémissante.

Le désert de Chine, traversé de pulls imprimés et d’appareils numériques rétrécit le paysage. Les zèbres africains, à l’ombre d’un double mur barbelés, souffles décapités, horizon altéré. Est-ce à dire que la terre est désincarnée ? Partout, l’image déborde de son cadre. Densité, multiplicité, vitesse. le regard est haletant, ne se pose presque plus, ne prend pas le temps de s’émouvoir, de se laisser impressionner, de s’étonner, d’apprendre une chose nouvelle, ou de réapprendre un visage connu dans un regard méconnu.

J’ai honte en moi de savoir ou de croire que je sais, ce qu’il y a derrière la mer, ce qui habite la montagne, ce qui fonde les mers et entoure l’astre lunaire. J’ai honte de l’homme en moi qui croit détenir le concept philosophique, délimiter l’acceptable et créer le genre nouveau.

J’ai honte de cet homme en moi qui me regarde comme un autre, qui regarde dans mon interrogation et ma révolte l’expression d’une illusion lyrique, naïve et finissante.

Je veux un Ailleurs qui me soit une perdition, une renaissance; un Ailleurs qui donne un espace circulaire à mon lieu, qui me fasse regarder l’Autre en moi et moi comme un autre à reconquérir.

L’arrogance de l’homme est sur le chemin de m’anéantir. Pourtant, non loin de là, le cycle de la nature se perpétue, bien qu’essoufflé, il ne cesse de me tendre la main, de me dire qu’une île est encore possible dans le concert des cacophonies.

Une île me ferait peut-être oublier que l’océan est une marmite bouillante entourée de continents délavés et grouillants. Babel est une tour déshabitée, démultipliée sur une chaîne industrielle par des petites mains sous caressées, Babel ou le mensonge d’un arc-en-ciel désarticulé.

Dites-moi fou et vous me rendrez justice. Mieux vaut être fou que de nager dans des courants aussi troubles.

Hiroshima, la peur ne change jamais de camp, sommet de la terreur qui navigue lentement d’un bout à l’autre de la pirogue, la vengeance est toujours une guerre contre soi-même. Fukushima, la mémoire nous assomme et poursuit sa lente progression par-delà les frontières de vent. Il existe un point où les vents opposés n’arrivent plus au point de neutralité. Génie et Dignité se sont fait face dans l’impuissance totale d’y trouver un sens.

La nature n’est pas plus grande qu’hier, seul l’homme est devenu plus petit en reniant ce qui en lui est le sommet de sa fragilité, ce qui fait de lui un horizon infini de possibles. Ce sentier au bout du chemin aurait pu garder la même fascination qui, dans l’enfance, le faisait rêver d’aventures et d’inventions.

L’Autre en moi ne parle plus à ce qui l’entoure. Suffit-il qu’il dise des êtres et des choses qu’ils sont beaux s’il ne s’en ressent pas profondément ému et habité ? L’homme qui est en moi ne se risque pas à perdre pied, et s’il arrive que son sang vacille dans son cerveau et que son trône bascule, il regarde devant lui et feint la poigne de fer, la puissance épique. Il construit de ses déserts des caraïbes et fait de ses étés des pistes skiables. Et quand il n’est pas démesuré, il parle d’exactitude technologique et de rendement économique. Quand il ne pense pas que contourner la nature est une révolution, c’est à extraire à profusion la solution biologique miracle qu’il s’exerce.

L’Autre en moi ne s’émeut jamais des Dieux païens et lorsque je lui parle d’Homère ou de l’invention du langage, il tourne autour de moi, prenant son air le plus pensif, me faisant croire qu’il possède une âme bien généreuse d’offrir à mes futiles rêveries quelques musées plastifiés et des patrimoines folklorisés à réorganiser dans l’urgence sous forme de packs touristiques revus à la baisse, destinés à des voyageurs peu dépensiers, à peine occupés à rallonger le nombre de kilomètres parcourus, à multiplier des photographies tout juste aperçues et qu’ils ne prendront sans doute jamais le temps de partager autour d’un plat de spaghettis.

Il vint à la vie et se fit créateur enthousiaste, il habita les ombres et y fit entrer le soleil; il apprivoisa les êtres et les choses et devint maître de sa destinée; il emprisonna l’homme et créa un déséquilibre dénaturé qu’il décida acceptable.

Cet homme qui campe sur la place publique et celui-là qui crie et jette des pierres à la face des chars en mouvement… celui-là se rappelle qu’il a un sillon à parcourir dans la solitude de sa liberté. Il est l’homme qui se rappelle à l’homme qui a cessé de penser en dehors des logarithmes.

Donnez-moi un peu de temps de l’aube et de sa lenteur. Que le pont de Brooklyn réinvente le destin des déplacés, qu’il réinsuffle un lendemain dans leurs matins de brume.

L’homme nouveau me regarde, du haut de ses expertises et je lui dis que le sang est l’échec des nations. Je dis, une révolution qui a besoin de sang pour habiter le monde est le signe que le monde est misérable. J’ai peur pour l’homme en moi qui ne sait pas que le sang de l’autre est le sang qui manque à son sens.

J’aimerais que l’homme nouveau s’éloigne du systématique, du brillant, du clinquant, de la certitude et de la justice. J’aimerais qu’il regarde à la justice comme dans une vérité mouvante, intouchable, volubile. Qu’il regarde dans la justice à deux fois à l’instant même où il croit la servir. La justice ne se fait que par les êtres naturels certains de leur fragile vérité.

Que l’homme en moi ne se sente jamais puissant et qu’il ne se sente jamais impuissant à voir derrière l’ombre des montagnes enneigées, le soleil des mers antiques. Qu’il ingurgite son café kenyan à l’ombre de Wall Street et qu’il divague sur des terres à fouler de ses pensées, qu’il pense à ces êtres qui ont fait l’âme du Kilimandjaro siècle après siècle pour qu’une saveur lui parvienne et l’émeuve. Qu’il se laisse émouvoir par la simple vérité de la nature.

Et, en attendant que je me sente vivant, donnez-moi donc une chimère, pour que je meure les yeux ouverts.

Éditions Chèvre-feuille étoilée / Édition 2023.

02/07/2023.

De Kamel Daoud

Préface à Robinson de Guadix

Robinson, un Vendredi. Le ( roman ) philosophique d’Ibn Tufayl souffre du mal, presque sans remède, de l’antécédence.  Texte fondamental pour tenter de définir la liberté sans la Loi de la Cité et de l’orthodoxie religieuse, il est malencontreusement devenu, aux yeux de certains érudits, ( pré-texte ) oublié, ébauche, préfiguration, inachèvement annonciateur d’un autre récit : la robinsonnade. Car comment peut-on parler de la vie exemplaire ou de l’initiation d’un homme qui a chu seul sur une île inconnue et qui y est mené à une entreprise de restauration minutieuse, sans évoquer Defoe et le générique de la robinsonnade ? Ce roman du triomphe du ( Blanc ), du positivisme moral et préindustriel, de ses valeurs et outils, a sacré le genre et l’a condamné à ce qu’il devenu : le naufrage, le doute, l’affaissement puis la reconstruction du calendrier, de la langue, de l’abri, de l’arme, de l’Eglise, des rites et de l’habit, jusqu’au salut final par le Retour. L’imprévu, nécessaire au rebondissement de tout arc narratif, est paradoxalement l’essence même de cette fable moderne : la rencontre avec l’Autre, présumé inférieur. Dans la version de Defoe, Robinson sauve Vendredi ( il consacre la mission occidental salvatrice ), habille sa nudité, remédie à son cannibalisme, le convertit et lui apprend l’obéissance et la langue. La question de la croyance unilatérale est tranchée de facto et le Dieu chrétien est proclamé universel, sans possibilité d’appel au polythéisme alternatif. Il aura fallu attendre encore pour lire des variantes interrogatives : un Vendredi qui enseigne la primauté du corps, de la joie et du soleil à un Robinson égaré et enfermé dans ses croyances. Michel Tournier, des siècles Defoe, restitua à la robinsonnade ce qu’elle avait occulté : un équilibre des cultures et une… sexualité. L’île n’est plus celle du naufrage et de l’isolement, mais réintroduit une universalité corrigée, un dialogue sans mots entre un Vendredi solaire, enfant joueur, et un Robinson méfiant et déséquilibré dans ses certitudes par les fulgurances de son esclave, ce nouveau titulaire amusé.

Mais là, encore une fois, celui qui raconte, qui use de la langue, du papier et de la plume, reste Robinson. La mémoire et donc le temps lui appartienne. Vendredi n’a que le triomphe silencieux et majestueux de son corps et de sa sexualité. Son contrepoids est certes victorieux dans la réécriture de M. Tournier, mais il reste muet. J. M. Coetzee, l’écrivain sud-africain, dans Foe s’en souviendra. Publié en 1986, Foe amplifie la métaphore du silence et présente un Vendredi à la langue coupée. Il faudra attendre L’Empreinte à Crusoé de Patrick Chamoiseau pour entendre la voix seconde, encore si rare.

La voix écrite d’un Vendredi, même soumise à d’infinies variations littéraires, manque cependant de puissance et de souveraineté. Elle consacre, malgré elle, dans le texte, le rapport désavantageux à l’universalité et son dogme unilatéral. Ce mot, ( universel ), champ de luttes de pouvoir, a lui-même un vice de naissance : il signifie catholicisme. On l’oublie somptueusement.

Éditions Verdier / Édition 2020.

14/01/2023.

De Abdellatif Laâbi

Tous les déchirements / Lumières de la caverne

Je vous prendrai par la main et nous sortirons de la caverne. Je vous imagine sans couleur. Je ne sais si vous êtes homme ou femme. Mais il y a dans vos yeux la braise de l’étonnement et du désir. Nous n’avons pas parlé depuis que nous nous sommes découverts, côte à côte, dans cette obscurité qui ne devait rien à la nuit. Elle nous enveloppait de ses voiles fluides et protecteurs. Nous en palpions la soie afin de nous assoupir. Et quand nous nous réveillons, à son seul toucher l’eau coulait dans notre bouche. Dire que nous avons vécu là pendant tout ce temps, sans autre besoin que celui de ne pas nous perdre l’un pour l’autre. C’était notre prière. Notre boire et manger. Notre poème silencieux.

Y avait-il un fleuve de l’autre côté de la paroi ? Un vrai fleuve avec source et embouchure, caravanes flottantes, appels d’une rive à l’autre, rires d’enfants, pêcheurs plus soucieux de méditation que d’une prise incertaine ? Etait-ce un fleuve ou simplement le cours du temps ? Mais où étions-nous, là où nous ne sommes déjà plus dès lors que nous avons décidé d’en sortir ?

Je vous prendrai par la main. Au contact de nos doigts, des escarbilles feront le saut de puce jusqu’à la voûte. Et de cette gerbe, une lueur nous indiquera l’issue. Ce sera notre sésame. Le signe donné à notre impatience de prendre les rênes. De nous revisiter après l’ère de l’abandon. Nous pousserons le rocher et découvrirons notre nudité.

Le monde qui s’offrira à nous sera à la fois étrange et familier. Nous le verrons ainsi comme si nous l’avions quitté deux millénaires, deux siècles ou deux jours, je ne sais.

Cette énigme nous arrêtera. Nous voudrons comprendre. Et ce sera l’arrachement contre lequel nous nous étions défendus. Parce que nous ne voulions pas grandir au-delà de notre âge. Parce que nous ne voulions pas renoncer à ce qu’il faut bien appeler notre innocence.

Nous commencerons par la fin

Et si ce n’était que deux jours ? La question est mordante. Quelle épreuve pour nos cœurs battant la vieille chamade des suppliciés ! Deux jours seulement, ou plutôt une nuit à la poursuite de la deuxième, la rattrapant avant les velléités de l’aube, lui arrachant son croissant de lune, son plateau d’étoiles gagnées par la compassion.

Nous avons un bandeau sur les yeux. Ténèbre accrochée à la ténèbre. L’ingéniosité de nos lointains semblables est illimitée quand il s’agit d’interpréter la symphonie de la souffrance.

Nos mains sont enchaînées, derrière le dos. Couche-toi comme ça, mon brave. C’est aussi confortable que quand tu étais dans le ventre de ta mère. Naître, ça se mérite. On n’entre pas au monde comme dans un moulin. Moulin, moulin, hi hi, ha ha. Don Quichotte. Mon cul.

Le labyrinthe tout autour, dessiné par le grand maître de l’absence. On nous y conduits comme les derniers des œdipes pour nous infliger la connaissance. Notre guide est un aveugle voyant. Lui ne se charge pas des basses besognes. il nous permettra même chemin faisant d’aller aux latrines. Il nous ôtera les menottes, pas le bandeau. Nous aidera à nous placer au-dessus du trou, à bien orienter notre jet d’urine. Il pourra, en son âme et conscience, se targuer d’être l’infermière de ces lieux.

Halte pipi ou non, la destination ne fait pas de doute. On nous fera tourner, tourner, descendre des marches, monter des marches, on poussera une porte et on nous poussera. La scène n’est pas nue. Des praticables. Des accessoires : bassine, perchoir à perroquet, cordes, bouteilles vides, pneus usagés. Choses vues en rêve ou en réalité mais qu’on devine, sent à leur irradiation. Une chaleur fétide, une viscosité aigre. Comme lorsqu’on rentre sa tête dans une vessie de mouton à peine égorgé. Les bouchers-mécaniciens sont là. Ils nous font une haie d’honneur. Nous passons à travers d’une pluie de gifles et de coups de poing. Mais nous trouvons cela moins redoutable que les questions qu’on ne va pas tarder à nous poser. Les questions auxquelles on ne va pas d’abord nous laisser le temps de réfléchir ou de répondre. Le commentaire, on le fera pour nous. Les grains de cumin, plus on les écrase, plus ils donnent de l’odeur, et sans perdre de temps, on met la sagesse du proverbe en pratique. Le cumin de notre être est versé dans un mortier. Et les bouchers-mécaniciens écrasent. Moulin à meule, moulin à eau, moulin électrique, jusqu’à ce que notre cri nous devienne méconnaissable. Insupportable, notre cri de bête humaine, interminable.

C’est une autre douleur qui nous réveillera. Celle du corps qui ne souffre plus au regard d’autrui, mais pour lui-même. On nous a donc ramenés au point de départ du labyrinthe, jetés comme un sac de pommes de terre ramollies. Qu’avons-nous dit dans notre délire ? A quand la prochaine excursion ? Délire pour délire, nous essayons de raisonner, comprendre, prévoir, nous projeter dans l’au-delà de cet au-delà. Le premier arbre dont nous ferons la rencontre ainsi qu’un vieil ami. La main ouverte de l’Aimé que nous remplirons de notre main, le grand chambardement où de nouvelles forteresses s’écrouleront par miracle de la seule bonté humaine. L’arc-en-ciel de la fraternité qui va se lever de l’horizon à l’horizon comme la ceinture de la fille du Prophète. Ah liberté, ton ivresse. O enjôleuse, cruelle !

Deux jours auront suffi pour cette éternité. Non, ce n’est pas ainsi. Notre mémoire a dû nous jouer un mauvais tour. Comment pouvons-nous nous inscrire dans cette durée qui s’arrête au témoignage ? le pauvre témoignage dont personne ne veut plus, car il y a trop de causes de par le monde. Famines, inondations, tremblements de terre, massacres d’enfants. On ne peut pas tout suivre. Donner partout. Et moi, et moi, me donne-t-on quelque chose ?

Je vous prendrai par la main. Dans ce geste rituel, nous ferons coïncider nos lignes de vie, de tête, de chance. Nous additionnerons nos enfants avec cette pioche d’amour, nous creuserons le roc. Nous rencontrerons le dur et le friable, le sec et l’humide. Nous ramperons dans le tunnel ouvert sur la nuit aérée de nos intuitions. Il y aura comme un frémissement de printemps dans nos veines. La clameur gagnera notre gorge obstruée du plus haut silence. Et au premier rayon qui fera contracter nos pupilles, nous retrouverons l’usage de la parole. Qui, nous redeviendrons des êtres parlants, comme deux siècles plus tôt, lorsque le vieux monde avait chaviré. Vous vous en souvenez ? Nous étions au milieu de ce peuple qui faisait acte de genèse, qui fit de la genèse une œuvre humaine. Quelques idées lumineuses avaient suffi pour que la foule – cette émanation de la horde – se transforme en peuple – ce mot banni de nos jours. Comment nous étions-nous trouvés là, à l’heure dite, au milieu de ce peuple dont nous comprenions à peine la langue ? C’est ce que je ne m’explique guère encore aujourd’hui. Il faut croire que nous étions déjà des mutants doués d’ubiquité ou des sindbads dont l’arche s’était échouée sur une côte inconnue et qui avaient décidé de pousser plus avant l’exploration d’un pays qui leur était apparu au premier abord plein de mystères. Mais c’est peut-être notre mémoire qui, une fois de plus, nous joue un mauvais tour dans cette caverne portée par un tapis volant, libre des entraves de la terre et de son histoire. Là où les clameurs d’hier ne font que traverser, où les ombres défilent sans discontinuer, où le fil de l’ingénieuse Ariane s’est rembobiné par enchantement pour que notre quête se déploie à sa guise et devienne à son tour inaugurale.

Paris insurgé ! Un poème à la bouche. De violence et d’amour. Arrosé de sève et de sang. Arbre vibrant d’une généalogie d’esclaves prestigieux. Spartacus. Qarmates d’Euphrate et de Bahrein. Constellation insurgée scintillant et s’évanouissant le long des siècles. Poème secret. Car

il n’y a pas de mots pour dire

le troisième œil dessillé

du ventre cosmique de la terre

le fracas des tombes

à l’heure du brasier des linceuls

Femmes au cri viril

hommes tatoués

enfants naturels surgis de l’antique pénombre

debout

au confluent des houles

mordues d’espérances

Ils ont déterré la hache d’amour

coupé le jarret

des cavales tyranniques

lié en gerbes

les roses innommables du sang

Ils poussent

entre chien et loup

le fragile troupeau

des rêves mort-nés

et leurs grelots de cathédrales désaffectées

sonnent un autre tocsin de genèse

Ainsi

libre sera la création

dans la bouche des dieux sans rancune

De bastille en bastille

ils fondent les barreaux du vieux monde

et des mauvais jours

ouvrent les sillons de l’horizon

pour y déposer la chrysalide

des graines rebelles

puis ils se retournent

regardent l’œuvre de leur folie guérisseuse

et trouvent que cela est bon

Non, il n’y a pas de mots

pour dire la fierté d’être homme

Chargés de ce message, il nous a fallu quitter Paris. Reprendre notre périple. Nous en avons traversé des contrées, avant de regagner notre point de départ. Jamais la terre nous a paru aussi petite, pouvant tenir dans l’unique poème vécu. Mais n’est-ce pas plutôt ce dernier qui était trop grand pour elle ? C’est pour cela à peine débarqués, une étrange nuit aux relents de drogue nous enveloppa. Puis nous nous sommes réveillées, là où nous sommes, vieillis après avoir été rajeunis. La clameur s’était évanouie pour faire place à un ruissellement tenace, comme d’une cascade dont le grondement tellement lointain nous la faisait imaginer descendant non pas du haut d’une falaise mais du fin fond du ciel.

Nous reprîmes nos sens quand le sens de cette dernière ascension nocturne se brouilla. Comment déceler dans tout cela la part du rêve et celle de la réalité ? Si poème il y eut, n’est-il pas comme tous les poèmes ? Fragile et éphémère. Changeant de sens chaque fois qu’il change de main, prenant la couleur et l’odeur de chaque terre, de chaque époque où il échoue comme une bouteille jetée à la mer. Au fait, l’avez-vous remarqué, ce débat est très ancien. Nous l’avons commencé depuis notre chute, il y a de cela deux millénaires, peut-être plus, peut-être moins, en tout cas à partir du moment où nous avons cessé de calculer. Oui, voilà que nous touchons au commencement.

Je vous prendrai par la main. Entre nous, le fluide de la reconnaissance passera très fort. Une étoile marquée au fer rouge apparaîtra. Sur votre front ou le mien ? Nos cheveux qui auront poussé balayeront nos épaules. Et c’est d’abord le désert que nous hanterons de nos pas. Nous marcherons dans ce labyrinthe de dunes et de rocailles taraudées par le vent, criblées de soleil. Le caillou serré autour du ventre nous fera oublier la faim, pas la soif. Nous contournerons les oasis et les caravanes. Nous nous éloignerons des hommes, pour mieux les rejoindre. Les grottes ( déjà ! ) seront notre unique refuge. Nous errerons ainsi jusqu’à l’âge où le verbe se révèle. Cet âge viendra, annoncé par des singes attendus et inattendus. Une nouvelle étoile poindra dans le ciel qui se déchirera et lâchera une trombe d’aérolithes. Les animaux parleront. Des montagnes se déplaceront. Une forêt entière retirera ses racines de la terre et ira se noyer dans la mer. Et les prophètes se succéderont. Emissaires ou incarnation du Grand Tout. Faiseurs de miracles ou guérisseurs par la parole, stratèges ou martyrs. Doux ou imprécateurs. Et les peuples se soumettront un à un, le cœur ouvert, lavé de son sang noir, refermé par simple attouchement après avoir reçu l’impérissable graine du mystère.

Nous nous soumettrons comme tout le monde, après avoir vaincu nos doutes. Nous quitterons enfin le désert. Nous nous taillerons un bâton de pèlerin et nous irons répandre la bonne nouvelle. Nous rencontrerons l’incrédulité. Subirons les sarcasmes, l’humiliation. On nous jettera des cailloux. On nous barbouillera la tête avec des excréments. Mais nous résisterons et gagnerons peu à peu des cœurs. D’abord ceux des femmes, des enfants, des opprimés. Le monde entier retentira du Message. Grâce à quelques mots, quelques actes, sans armes ni bagages, nous contribuerons à la vaste conversion. L’amour lèvera, même dans la rocaille, sur la crête des flots, dans la lave sulfureuse des volcans. La mort, notre mort cessera d’être un tourment. Au contraire, nous irons à sa rencontre comme à un rendez-vous amoureux mais serein, sans fièvre. Nous fermerons nos yeux et notre souffle passera. Nous prendrons pied dans l’éternité.

Mais que s’est-il passé pour que ce rêve s’obscurcisse à son tour, avorte ? La faille était-elle en nous ou dans le Message ? D’où est venu le mal ? Celui qu’il a bien fallu reconnaître et avouer en nous après avoir longtemps cru qu’il s’arrêtait aux autres. Comment l’homme est-il devenu l’ennemi de l’homme ? Qui a cultiver la haine de champs de ruines qui couvre maintenant toute la planète ? Qui est le maître d’œuvre de cette nuit barbare ? Depuis combien de temps dure-t-elle, vraiment ?

Je vous prendrai par la main et nous sortirons de la caverne. Maintenant que notre mémoire est rafraîchi, nous sommes redevenus neufs comme lorsque nous sommes tombés du ventre de notre mère. Nous avons vaincu l’oubli et la peur du souvenir. Si nous ne savons pas où nous allons, du moins nous savons d’où nous venons. Et ce qu’il nous a coûté d’être, au sortir du labyrinthe, à ce carrefour des épreuves humaines. Je vous en prie, prenez ma main et confiez-moi enfin votre nom. Soyez mon commensal dans cette célébration lucide de la vie.

Éditions Du Sirocco / Édition 2018.

20/12/2022.

De Mohammed Dib

Formulaires

Soleil derrière. Soleil devant. Des soleils. Soleils émergeant sans cesse du bleu de l’être. Ils réchauffent, ils brûlent, ils aveuglent. Et reviennent sans cesse à seule fin de cacher une ombre, de la ravir à la vue. Elle ne peut pourtant m’apparaître que si je fixe pour l’immobiliser, toute cette lumière qui se refuse d’être autour de moi, traçant un cercle de peur, d’ombre, de silence. La présence est là dans ce présent approché avec soin, car le sang peut jaillir comme les souvenirs. Une vie d’homme est en jeu.

Omneros

Le côté le plus clair de la vie, le côté perceptible, est certainement le plus obscur. Il n’est que l’ombre portée d’Eros, il n’est, et nous en lui, que le projet d’Eros même dans les instants où il ne le semble guère. Je pensais cela dans le train qui m’emmenait de Versailles à Paris en ce jour de janvier particulièrement doux, et continuais, me disant encore que tout en nous, tenté, aspire à cette source de lumière. Cela m’a suffi pour comprendre que nous devons en repousser la séduction, et jusqu’à l’idée – car qui se dissout en elle n’en ressent plus les effets, qui en est saisi n’existe plus. Découvrant ainsi que notre chance se trouve précisément dans notre capacité, j’ai cherché du regard les visages humains présents dans le wagon et leur ai été reconnaissant d’être là. Sans doute n’ai-je même pris le train en ce jour que pour être le temps d’un voyage, et tout ce temps-là sans bouger, près d’eux. Mes pensées tournaient naturellement autour de ces poèmes. Aujourd’hui avec la même force et la même netteté, les voici qui ressurgissent après plus de deux mois d’oubli. S’il en est ainsi, elles doivent recéler en elles une certaine part de vérité.

Il peut sembler par ailleurs que ces poèmes trahissent la nostalgie d’une autre langue, langue qui n’existe sûrement pas, où n’existerait qu’à l’état virtuel. Il faut de même refuser cette idée et les lire comme des poèmes d’amour et plus littéralement de l’acte d’amour.

Feu beau feu

Là même où l’amour ne ferait pas question, tout demeurerait question, tant resterait à faire et à dire. La prise de possession elle-même n’est rien d’autre qu’une porte ouverte sur l’abîme. Au plus invite-elle à l’exploration. Et c’est alors que l’amour découvre son but. Une exploration dont naturellement il ne voit jamais la fin car plus il poursuit l’image de l’autre, et plus il espère, par une impossible conjonction, y distinguer ses propres traits.

Les poèmes que voici disent quelques-unes des étapes de cette marche. Pour leur compte ils ont traqué la réponse toujours différée. Et comme toujours : quand tout est dit, rien n’est encore dit.

L’enfant – Jazz

La poésie se fait volontiers fille, et volontiers racoleuse. Humiliant, non ? pour qui : pour le verrat qui dort en tout lecteur ? Pour le poète proxénète ? Sûrement pas. Mais pour la poésie, sûrement.

Qu’on ne se leurre guère toutefois. Même humiliée, la poésie donne le change, se moque de qui en fait une traînée. Bien moins que là où se passent les choses, elle est ailleurs et la leçon est d’autant plus humiliante qui donne humilité, comme sa désinvolture.

Elle est ailleurs. Elle est dans ce que je regarde sans panser à elle, sans penser à rien, là où regarder s’appelle voir, c’est-à-dire dévisager au fond de soi ce qui est devant soi : ce même paysage, ces mêmes arbres, sinon ce même arbre : ce même ciel, cette maison-là et, dans cette maison, les objets, strictement à leur place, qui la meublent. C’est là. Vous êtes là. Et tout est.

La présence de l’invisible se faisant visible, plaise alors à la poésie d’advenir, il ne tient qu’à elle si seulement elle y tient.

La poésie, comme la nature, a horreur du vide et du vacarme dont il nous assiège. Elle nous advient entourée du plus grand silence, sans un mot, car elle est ce qui défie les mots. Enfance de l’être, liberté : enfance et liberté de l’art est-elle. La littérature, je l’ai, longtemps voulu montrer, c’est l’enfance enfin retrouvée. G. Bataille, La littérature et le mal. Et c’est plus singulièrement vrai pour la poésie.

Cette enfance. Cet enfant-ci. L’enfant-jazz, Jazzy. Jusque dans les plantations de coton du Mississippi, de la Louisiane, les esclaves noirs, qui avaient d’abord été des femmes et des hommes francs de colliers, ont créé l’imprévu : blues et jazz, un espace de pure poésie et de liberté.

Sous les mêmes contraintes, l’enfant-jazz dé-couvre aussi pour lui, pour nous, des espaces de liberté. Il ne parle pourtant que pour soi et à la troisième personne : et dit le garçon, et dit-il. Sans livrer ses secrets, qui ne seraient plus des secrets, ce roi, défi à une poésie impudiquement poétique, comme sa parole, avance nu. Ainsi va le jazz. Ainsi va l’enfance. Enfance. Jazz. Esclavage. Sans trop se payer de mots, avec des mots au ras de nos maux, ils vont, anti-poètes et nus.

L. A. Trip

L. A. Trip est un roman en vers. Il conte les tribulations au Nouveau Monde d’un homme de l’Ancien Monde et renoue ainsi avec une tradition un peu perdue (de vue). Mais pourquoi en vers ? Mais d’abord pourquoi faut-il que cela soit un roman ? A cette dernière question, une réponse simple : pour donner du corps à une poésie devenue de nos jours ectoplasmique, languissante, épuisée par un impressionnisme à bout de souffle. Le réalisme du roman est le meilleur antidépresseur dans ce cas. Mais alors pourquoi un roman en vers ? C’est évident : le vers est là pour corseter une langue à la fois souffrant de diarrhées chroniques et croulant sous ses adiposités depuis qu’elle a cesser de fréquenter l’école du Nouveau Roman. C’est aussi simple que ça.

La Jazzoteuse

Il y a eu cet enfant – jazz qui dit librement

Ce qu’il croyait avoir à dire. C’était un garçon.

Donc, en bonne justice, la parole doit être

Donnée ensuite à une fille, appelée, elle,

La Jazzoteuse. Et pourquoi se s’exprimerait-elle

Pas à son tour, en toute liberté. Et il ne me

Semble pas qu’elle ait sa langue dans sa poche.

Ecoutez-là plutôt.

Éditions De La Différence / Édition 2007.

09/11/2021.

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