Un peu plus de soixante ans, déjà. Les vers de Sénac J. semblent patinés par le temps. Je ne sais pas ce qui les fait vieillir ainsi, avec une étrange drôlerie. Ce sont des lettres qui naissent du peuple, une voix qui se veut accessible. Pourtant, j’y décèle encore l’empreinte du XIXe siècle. J’ai envie de dire que son œuvre est un classique mondial de la littérature francophone, même si cette affirmation soulève un océan de questions. J’écoute la brise d’été caresser les chênes germains, tandis que ma cigarette crépite dans la nuit. Je me sens doublement étranger, doublement vivant, doublement extra ! Sa poésie me manque. Il faut dire que je l’ai fréquentée intensément, à une période si particulière de ma vie. Sénac J. est l’enfant populaire. J’avais un fond de préjugés, une gêne face à sa pédérastie. Sa littérature parle du corps, du sexe, mais elle ne s’y réduit pas, il est le dernier à sortir sa queue. Ce qui me paraît atroce, c’est qu’il n’est pas né sous la bonne étoile. Jean Sénac J. est le frère chassé de l’Algérie, l’enfant aîné banni de nos mémoires et de nos consciences. Il avait de la poussière d’étoiles derrière les paupières, et son regard voilait la lune. J’ai juste besoin de dire, aujourd’hui, que Dieu l’accueille en son vaste Paradis
